Une femme sur deux fait du vélo en France, selon l’ADEME. Pourtant, dès qu’on regarde les lignes de départ des grands événements, la proportion chute brutalement.
Upcomi cite quelques exemples parlants : 7,6 % de participantes sur l’Étape du Tour hommes 2025, 12,5 % sur la Transcontinental Race 2024, environ 14 % sur L’Ardéchoise. Le décalage est trop grand pour être résumé par une simple histoire de niveau sportif.
C’est précisément ce que cherche à documenter La Grande Enquête, menée par Upcomi entre juin et août 2026 auprès de près de 1 000 répondant·es, complétée par 6 entretiens qualitatifs. Son angle est intéressant : comprendre ce qui se passe avant l’inscription, mais aussi pendant l’événement.
Le problème n’est pas l’envie de rouler
Premier enseignement : les femmes et personnes de minorités de genre interrogé·es ne sont pas à distance de la pratique. Au contraire. L’étude évoque une moyenne d’environ 90 km par semaine, avec des usages multiples : loisir, déplacement, voyage à vélo, entraînement sportif.
Autrement dit, le sujet n’est pas : “est-ce qu’elles roulent assez ?”. Beaucoup roulent déjà. Et parfois beaucoup plus que certains participants très visibles dans les pelotons du dimanche.
La motivation principale à participer à un événement n’est pas seulement la convivialité. Elle existe, elle aide à se projeter, elle rend l’expérience plus accessible. Mais la première attente citée reste vivre une expérience dont on peut être fier·e. Vient ensuite le plaisir, puis le dépassement physique.
C’est un point important pour les organisateurs. Parler aux femmes ne veut pas dire gommer le défi, ni transformer un événement sportif en sortie douce par défaut. La demande semble plus fine : du challenge, oui, mais dans un cadre où l’on peut se sentir à sa place.
Avant le dossard, il y a la légitimité
La partie la plus forte de l’étude concerne le sentiment de légitimité. Malgré une pratique régulière, 1 répondant·e sur 2 craint d’être jugé·e sur son niveau. La même proportion pense ne pas avoir sa place dans n’importe quel événement vélo.
Ce n’est pas anecdotique. S’inscrire à une épreuve, ce n’est pas seulement remplir un formulaire. C’est se demander si l’on va tenir la distance, si l’on va finir seule, si l’on va être observée, commentée, reprise, comparée.
Ce mécanisme explique pourquoi le passage à l’inscription peut être long. L’étude décrit un parcours assez concret : rouler seule, tester ses capacités, chercher des informations, comparer son niveau, demander autour de soi, attendre parfois une validation extérieure. Puis, seulement ensuite, s’autoriser à cliquer.
Ce constat rejoint un point déjà visible dans les questions pratiques autour des événements : le cadre compte énormément. Dans notre guide pour participer à une épreuve vélo route ou gravel, on voit bien que le type d’épreuve, le règlement, le niveau attendu ou les contraintes administratives peuvent déjà brouiller la lecture. Quand s’ajoute la peur de ne pas être légitime, l’entrée devient encore plus étroite.
Les freins sont aussi très pratiques
L’étude insiste sur les freins psychologiques, mais elle ne s’arrête pas là. Les contraintes logistiques reviennent fortement : temps nécessaire, calendrier familial ou personnel, distance entre le domicile et l’événement, difficulté à trouver des participant·es d’un niveau proche.
C’est souvent là que les événements perdent des personnes avant même d’avoir pu les accueillir.
Un descriptif trop vague du parcours, des infos floues sur le rythme moyen, l’absence de repères sur les temps de passage, le manque d’indications pour les débutant·es sur ce format précis : tout cela fabrique du doute. Et le doute, dans ce contexte, ne pousse pas à l’inscription. Il bloque.
Il y a donc un enjeu très simple, presque terre à terre : mieux dire ce qui attend les participant·es. Pas pour abaisser l’exigence. Pour permettre à chacun·e d’évaluer honnêtement si l’événement correspond à son niveau, son envie et son organisation.
C’est aussi l’un des sujets centraux quand on parle de préparation à une épreuve gravel : l’entraînement compte, mais la logistique, l’information et la projection mentale pèsent énormément dans l’expérience.
La mixité choisie n’est pas un détail marginal
Autre chiffre fort : 48 % des répondant·es ont déjà participé à un événement en mixité choisie, c’est-à-dire réservé aux femmes et personnes de minorités de genre. Et les bénéfices perçus sont nets : 90 % estiment que ces formats permettent d’oser participer pour la première fois, 85 % qu’ils peuvent encourager davantage de femmes et personnes de minorités de genre à rejoindre des événements vélo.
La mixité choisie apparaît ici comme un sas. Pas comme une fin en soi, ni comme une opposition aux événements mixtes, mais comme un levier de confiance.
L’étude montre aussi le rôle décisif des autres. Près d’1 répondant·e sur 2 pense à participer lorsqu’une personne propose de s’inscrire ensemble. 59 % déclarent avoir parfois ou souvent besoin d’être rassuré·es sur leur capacité avant de s’inscrire.
Ce point est très concret. Une communauté, un groupe local, une amie, une personne déjà passée par là, un récit dans lequel on se reconnaît : tout cela peut peser plus lourd qu’une affiche ou une réduction sur le prix du dossard.
Une fois sur place, l’inclusion ne s’arrête pas au départ
L’un des chiffres les plus durs concerne l’expérience vécue pendant les événements. 48 % des répondant·es déclarent avoir déjà vécu une situation inconfortable liée aux interactions avec les autres : remarque non sollicitée sur le matériel, jugement sur le niveau, commentaire lors d’une réparation, remarque sexiste, isolement.
Et pour 62 % des personnes concernées, il ne s’agit pas d’un épisode isolé.
C’est probablement là que le sujet devient vraiment structurant pour les organisateurs. Réserver des places, communiquer avec des visuels plus variés ou créer une catégorie ne suffit pas si l’expérience sur place renvoie ensuite les participantes à une position d’intruses.
La participation ne se joue donc pas seulement dans le taux d’inscription. Elle se joue aussi dans l’envie de revenir.
Ce que les organisateurs peuvent changer rapidement
Upcomi avance plusieurs pistes. Certaines relèvent du bon sens, mais elles sont rarement traitées comme des priorités.
D’abord, mettre en avant le challenge individuel plutôt que la performance pure. Beaucoup de cyclistes veulent se prouver quelque chose sans forcément entrer dans un imaginaire de classement, de sélection ou de domination sportive.
Ensuite, mieux informer sur le niveau attendu : distance, dénivelé, rythme, autonomie, technicité, possibilité de rouler en groupe, temps limites, points de ravitaillement. Ce sont des détails, mais des détails qui rassurent.
Enfin, valoriser des profils variés. Pas uniquement les plus rapides, les plus affûté·es, les plus équipées. Les récits de personnes qui ressemblent aux futur·es participant·es créent une passerelle mentale : “si elle l’a fait, peut-être que moi aussi”.
Les marques sont également concernées. Selon l’étude, 67 % des répondant·es considèrent qu’elles ont un rôle important ou très important à jouer dans l’inclusivité des événements. Et 84 % estiment qu’un travail pour une plus grande participation des femmes et minorités de genre a un effet positif sur l’image de l’événement.
Notre regard
Cette étude a une limite évidente : le questionnaire a été diffusé en ligne, auprès de personnes déjà assez proches de ces sujets et probablement plus sensibilisées que la moyenne des cyclistes. Ce n’est pas une photographie parfaite de tout le vélo français.
Mais ce n’est pas ce qu’elle prétend faire. Son intérêt est ailleurs : elle met des chiffres et des mots sur un mécanisme que beaucoup d’organisateurs pressentent sans toujours le traiter. La sous-représentation des femmes sur les événements n’est pas seulement une question d’offre. C’est une question de seuil d’entrée, de signaux envoyés, de confiance et d’expérience vécue.
Le sujet dépasse d’ailleurs les seuls événements route ou gravel. Dans notre grande étude annuelle Velometrics®, le profil des répondants restait très masculin. Le potentiel de diversification est immense, mais il ne se débloquera pas avec deux visuels inclusifs et quelques dossards réservés.
Pour faire venir plus de femmes et de personnes de minorités de genre, il faut rendre les événements plus lisibles, plus accueillants, plus crédibles dans leur promesse. Et surtout, accepter que la vraie barrière n’est pas toujours la distance ou le dénivelé. Parfois, c’est simplement le sentiment d’avoir le droit d’être là.