En cinq ans, GravelPassion a eu le temps de rouler beaucoup de grandes marques. Presque toutes, même. Une résistait encore : Pinarello.
Alors quand l’occasion s’est présentée de tester le Dogma F, le fer de lance route de la marque italienne, celui que l’on voit sous les coureurs d’Ineos, je n’ai pas longtemps hésité. Mais je vais être honnête : je n’en attendais pas tant que ça.
Les points forts :
- Comportement exceptionnellement complet
- Finitions et visserie à la hauteur du positionnement
- Identité visuelle forte et reconnaissable
- Poids contenu pour un vélo aéro-moderne
À améliorer
- Tarif très difficile à défendre rationnellement
- Selle Most qui marque assez vite
Pas parce que je pensais le vélo mauvais. Aujourd’hui, un vélo utilisé en World Tour a peu de chances d’être raté. Les marques ne peuvent plus se permettre ce genre d’erreur. Mon doute venait plutôt d’ailleurs : les vélos très premium m’ont souvent laissé un détail agaçant en travers de la gorge. Une visserie moyenne. Un capot fragile. Un support GPS cheap. Un bruit de câble. Bref, le genre de chose qu’on pardonne difficilement quand le tarif flirte avec l’indécent.


Et soyons clairs tout de suite : ce test ne va pas justifier rationnellement un vélo proche des 16 000 € dans cette configuration. Je ne suis même pas certain que Pinarello cherche vraiment à le faire. Le Dogma F appartient à cette catégorie d’objets où l’image, l’histoire, la rareté et le comportement se mélangent. Ça ne rend pas le prix plus raisonnable. Ça explique juste pourquoi il continue de se vendre.
La première surprise vient des détails
À la réception, il ne faut pas s’attendre à un cérémonial incroyable. Le packaging reste sobre, propre, bien exécuté. On trouve notamment une petite boîte avec la carte d’identification du vélo, utile pour l’enregistrement en ligne avec le numéro de série. Pinarello fait partie des marques les plus copiées au monde, donc ce point n’est pas anecdotique.
Mais ce qui m’intéressait vraiment, avant même de rouler, c’était l’exécution.


J’aime regarder les vélos de près. Pas pour chercher le défaut par principe, mais parce qu’un vélo de ce prix se juge aussi sur ce qu’il dégage quand on le manipule, quand on serre une vis, quand on règle une hauteur de selle, quand on pose un compteur. Sur ce terrain, le Dogma F m’a plutôt calmé.
Le support GPS ne joue pas la chasse au gramme à tout prix. Il paraît presque surdimensionné face à certains supports ultralégers, mais il inspire confiance. Et franchement, après avoir déjà cassé ce genre de pièce sur des vélos dépassant les 10 000 €, je préfère largement ça.


Même impression côté visserie, capots, serrages, finitions. Pinarello n’a pas confondu légèreté et fragilité apparente. Le serrage de la tige de selle est propre et efficace, la finition générale est sobre mais nette, et l’ensemble donne le sentiment d’un vélo pensé pour rouler fort longtemps, pas seulement pour impressionner sur une balance.
Léger, plus que ce que j’imaginais
Pinarello n’a pas toujours eu cette image de marque obsédée par les poids plume. Le Dogma F change un peu la perception.
La fiche technique annonce un cadre en carbone TorayCa M40X, routage interne eTiCR, boîtier italien, fourche Onda revue, axes traversants intégrés et cockpit Most Talon Ultra Fast. Dans la configuration officielle SRAM Red eTap AXS avec roues Princeton Peak 4550, Pinarello annonce 6,63 kg en taille 53, sans pédales ni bidons.


Mon vélo, lui, était en taille 57,5, donc une grande taille, monté en SRAM Red avec roues Princeton Peak. À la pesée, j’arrive à 6,9 kg. Ce n’est pas juste léger pour un vélo aéro-moderne. C’est très léger pour un vélo aussi abouti dans ses détails.


Le cadre passe sous les 800 g, et on retrouve plusieurs choix déjà assez avancés pour un châssis qui va entrer dans sa troisième année d’existence : douille massive mais travaillée, axes traversants masqués, tube diagonal affiné, zone de boîtier Aero-Keel inspirée du travail sur l’aéro, bec de direction typique Pinarello réduit en volume, fourche Onda à déport de 47 mm.
On peut toujours regretter l’absence d’UDH, surtout si l’on pense à des montages mono-plateau ou à l’évolution récente des standards. Mais il faut replacer le vélo dans son calendrier : au moment où cette génération arrive, l’UDH n’est pas encore devenu aussi incontournable sur les vélos performance. C’est un manque aujourd’hui, pas forcément une erreur d’époque.


La bonne taille change tout
J’ai choisi une taille 57,5. Pas uniquement pour les cotes, même si c’était évidemment le point central. Je voulais aussi un montage propre, avec un pivot coupé à ras, parce que visuellement un Pinarello supporte mal les empilements d’entretoises. C’est subjectif, mais sur ce vélo, l’esthétique fait partie du sujet.
Cette taille me donne le stack que je connais bien, avec une position vraiment race, mais pas absurde pour ma pratique. La contrepartie, c’est une sortie de selle plus contenue, qui ne met pas autant en valeur la tige peinte que sur un montage plus petit. Tant pis. Sur un vélo comme celui-ci, je préfère être parfaitement posé que chercher une photo plus flatteuse.
Et justement, j’ai été immédiatement bien installé.
Le cockpit Most Talon Ultra Fast est très bien fini. En haut, les mains trouvent naturellement leur place, le poste de pilotage donne une sensation propre, ferme, précise. En revanche, dans le creux du cintre, je le trouve un peu moins moderne que certains ensembles récents. Il reste assez fin, presque à l’italienne. Si vous aimez les cintres qui remplissent davantage la main, avec des formes plus marquées dans le drop, il pourra paraître un peu daté.
Ce n’est pas un défaut bloquant. Plutôt une préférence. J’ai l’habitude de cintres comme le Deda monté sur mon Van Rysel RCR-F, avec de petits appuis très nets dans le creux. Ici, la main est moins calée. Les grimpeurs y trouveront peut-être leur compte, les rouleurs très posés dans les drops un peu moins.


La selle Most Lynx Ultrafast Superflow, en 145 mm sur cette version, est de bonne facture. Petit bémol : elle commence déjà à montrer des signes de frottement que je ne retrouve pas aussi vite sur d’autres selles. Rien de dramatique, mais sur un montage de ce niveau, ce genre de marque se remarque.
Ce silence de fonctionnement qui change l’expérience
J’ai roulé plusieurs milliers de kilomètres avec ce Dogma F. Et le plus intéressant, c’est que mon ressenti des premières sorties n’a quasiment pas bougé.
Il y a des vélos qu’on comprend vite. Encore plus quand on en a testé beaucoup. Ce n’est pas que les kilomètres supplémentaires ne servent à rien, au contraire : ils valident les intuitions, révèlent parfois un défaut, confirment une gêne. Mais certaines sensations arrivent dès les premiers coups de pédale.


La première, ici, c’est le silence.
Pas de bruit parasite. Pas de câble qui claque dans la direction. Pas de tige de selle qui descend. Pas de craquement discret qui finit par prendre toute la place dans la tête après deux heures. Sur un vélo de ce prix, on pourrait dire que c’est normal. Oui. Mais justement, tous ne le font pas aussi bien.


Le groupe SRAM Red eTap AXS apporte aussi cette sensation très propre, avec un fonctionnement net et un montage sans fil qui colle bien à l’idée du vélo.
Ici, le Red fonctionne avec la fluidité attendue. Rien à signaler côté freinage non plus, avec des disques de 160 mm avant et arrière. Sur ce vélo, c’est surtout l’ensemble cadre-cockpit-roues qui donne le ton.
Le Dogma F est fort parce qu’il n’a pas de trou
Le terrain de départ était parfait pour jauger un vélo de route moderne : roulant, vallonné, quelques sections plus techniques, des relances, des descentes où il faut placer le vélo, des portions où l’aéro compte vraiment.
Et c’est là que le Dogma F m’a surpris.


Je ne l’ai pas trouvé seulement rapide. Je ne l’ai pas trouvé seulement léger. Je ne l’ai pas trouvé seulement maniable. Je l’ai trouvé excellent presque partout.
C’est de plus en plus fréquent avec les très bons vélos de route récents, mais ça reste rare d’avoir ce niveau d’équilibre. Le Dogma F monte très bien, relance fort, tient sa ligne, se place facilement, donne envie d’attaquer les descentes et ne s’écrase pas quand on appuie fort. Il a cette rigidité bien répartie qui fait qu’on ne sent pas une zone du vélo travailler contre une autre.
Ce n’est pas le vélo le plus facile que j’ai roulé. Ce n’est pas non plus le plus tolérant. Il reste un vélo de coursier, avec une exigence physique réelle. Mais il ne donne pas cette impression caricaturale de machine cassante, réservée à des jambes de World Tour. La rigidité est présente, jamais absurde.


Je le placerais dans l’esprit d’un Cannondale SuperSix Evo ou d’un Specialized Tarmac très orienté performance, avec peut-être un peu moins de facilité immédiate. Mais en polyvalence pure, il fait partie des meilleures machines que j’ai pu essayer.
Attention au fantasme du vélo ultime
C’est peut-être le passage le moins confortable à écrire, mais il me paraît important.
Pinarello attire souvent des cyclistes qui veulent se faire plaisir avec un vélo d’exception. Parfois après des années à rouler, à économiser, à rêver devant les vélos du Tour. Et je comprends totalement ça. Le Dogma F peut être l’achat d’une vie.
Mais il faut aussi être lucide : si votre condition physique est moyenne, ce n’est pas forcément le meilleur choix dans la gamme Pinarello.
Pas parce qu’il serait impossible à emmener. Mais parce qu’il demande d’aimer les vélos de course. Les vrais. Ceux qui répondent vite, qui renvoient beaucoup, qui ne cherchent pas d’abord à vous préserver. Si vous roulez surtout pour le plaisir, les longues sorties, les routes imparfaites et le confort dynamique, un Dogma X ou un F Series pourra sans doute offrir une expérience plus rationnelle, plus accessible, tout en gardant l’identité de la marque.
La gamme F Series, notamment, me semble peut-être l’achat le plus logique pour beaucoup de cyclistes qui veulent un Pinarello performance sans basculer dans le délire tarifaire du Dogma F. En SRAM Force ou Shimano Ultegra, on reste sur des montages chers, bien sûr, mais nettement plus proches de ce que propose la concurrence haut de gamme.


Le Dogma F, lui, ne cherche pas à être raisonnable. Il cherche à être au sommet.
Un design que je pensais ne pas aimer
Je n’ai jamais été un grand fan des formes Pinarello. Le côté asymétrique, les courbes très marquées, cette silhouette qu’on reconnaît immédiatement : tout ça m’a longtemps laissé à distance.
Et puis, à force de rouler avec, quelque chose change.


Je ne dirais pas que le Dogma F devient discret. Il ne le sera jamais. Mais je le trouve finalement harmonieux. Dans un marché où beaucoup de vélos finissent par se ressembler, Pinarello conserve une identité presque insolente. Même sans peinture, on reconnaîtrait le cadre au milieu de cent autres.


Ce n’est pas un détail secondaire. À ce niveau de prix, on n’achète pas seulement un comportement. On achète aussi un objet. Et le Dogma F a cette qualité rare : il assume totalement son dessin. On aime ou on déteste, mais il ne cherche pas à plaire à tout le monde.
Le prix reste impossible à défendre, le vélo beaucoup moins
J’ai essayé de lui trouver de vrais défauts. Pas des réserves de principe, pas des phrases pour équilibrer artificiellement le test. Des défauts réels, gênants, ceux qu’on garde en tête après plusieurs sorties.
Il y en a peu.


Le cintre pourrait être plus moderne dans le creux. La selle marque plus vite que prévu. L’absence d’UDH limite certains montages futurs. Le tarif est évidemment délirant pour la plupart des cyclistes. Et le vélo restera trop exigeant pour ceux qui cherchent d’abord du confort ou de la facilité.
Mais pour le reste, difficile de le prendre en défaut. Le Dogma F est léger, précis, silencieux, stable, maniable, rapide, bien fini. Il m’a donné envie de rouler à chaque fois que je suis monté dessus. Et ce n’est pas rien, surtout quand on teste beaucoup de vélos.
Je comprends mieux cette phrase qu’on entend parfois : « une fois qu’on a roulé un Pinarello, il est difficile de repasser à autre chose ». Je la trouvais un peu facile. Après plusieurs milliers de kilomètres avec ce Dogma F, elle me paraît nettement moins exagérée.
Le prix ne devient pas raisonnable. Le mythe ne suffit pas à tout expliquer. Mais la machine, elle, tient debout. Pinarello maîtrise ici une recette très rare : un vélo de course total, sans vraie faiblesse de comportement.
Et même si je pensais rester à distance, ce Dogma F m’a rattrapé.
